Enfant roi : évolution vers l’adulte qu’il devient

Un chiffre brut, sans fard : les diagnostics de troubles de la personnalité narcissique explosent chez les jeunes adultes. Derrière cette statistique, une évolution radicale des pratiques éducatives depuis les années 1980. Les experts pointent du doigt une tendance : la permissivité croissante des parents, qui semble nourrir l’émergence de comportements autoritaires à l’âge adulte.

Les recherches menées sur plusieurs décennies sont catégoriques : un enfant élevé sans repères solides risque, plus tard, de se retrouver en difficulté, aussi bien dans ses relations que dans sa carrière. Ces effets ne se limitent pas à la sphère privée. Ils ébranlent aussi les groupes sociaux, fragilisent la cohésion et dérèglent l’équilibre collectif.

Quand l’enfant roi grandit : comprendre l’origine d’un phénomène de société

Le phénomène de l’enfant roi ne vient pas de nulle part. Il découle d’une transformation profonde de l’éducation parentale. Dès les années 1970, la bienveillance parentale s’impose, parfois jusqu’à effacer les limites. L’époque du « Il est interdit d’interdire » marque un tournant. De nombreux parents, mus par la volonté de rompre avec la rigidité du passé, adoptent une éducation permissive. Au départ, il s’agit d’une démarche sincère : offrir à l’enfant un espace où il se sent écouté, respecté, sécurisé.

Mais, comme le souligne Didier Pleux, psychologue, l’enfant roi voit le principe de plaisir prendre toute la place. L’enfant devient le chef d’orchestre, incapable de tolérer la frustration. Les limites vacillent, remplacées par un marchandage sans fin. Une carence éducative s’installe, moins visible qu’un manque d’affection, mais tout aussi déterminante dans la construction de la personnalité. La sociologue Dominique Picard l’affirme : l’enfant roi n’est pas une figure exagérée. Il incarne un vrai mouvement social, où la place de l’individu et les valeurs évoluent vite.

Pour mieux saisir ce qui façonne la personnalité, voici trois éléments clés mis en avant par les spécialistes :

  • La frustration forge l’individu, lui apprend à attendre et à différer ses envies.
  • Le principe de réalité, selon Freud, s’oppose au désir tout-puissant et immédiat.
  • L’éducation structurante trace des limites, nécessaires à la construction psychique.

De nombreux ouvrages, d’Odile Jacob à Diane Drory, convergent : on parle d’enfant roi, d’enfant dieu, parfois d’enfant tyran, mais derrière ces mots se cache une réalité sans éclat. Privé de repères, cet enfant n’est pas plus heureux. À l’âge adulte, il se débat avec le collectif, étranger aux exigences du vivre-ensemble. Une génération sans balises se retrouve vite face à un mur.

De l’enfance à l’âge adulte : quelles dynamiques transforment l’enfant roi en adulte tyrannique ?

L’enfant roi ne grandit pas isolé. C’est au sein d’une carence éducative persistante, absence de cadre, frustration bannie, qu’il approche l’âge adulte, sans jamais avoir renoncé à ses rêves d’omnipotence. La figure de l’adulte tyrannique naît précisément là : dans l’incapacité à intégrer le principe de réalité. Selon Didier Pleux, quand le cadre familial laisse le principe de plaisir régner, l’individu se retrouve démuni face au refus, au conflit, au compromis.

Le contexte actuel, où le narcissisme est valorisé, amplifie le phénomène de l’adulte roi. L’adulte centré sur lui-même peine à reconnaître l’autre, refuse la frustration et a du mal à se plier à la règle commune. Le quotidien s’en ressent : la vie de couple devient un terrain miné, les équipes au travail subissent les caprices du petit chef. Sur les réseaux sociaux, ces comportements s’affichent, se normalisent, se propagent.

Voici les traits qui reviennent le plus souvent dans l’analyse de ces parcours :

  • Intolérance à la frustration
  • Dépendance à la gratification immédiate
  • Manque d’empathie, égocentrisme affirmé
  • Relations marquées par le conflit

Les études pointent une corrélation : ces adultes rois sont plus exposés à l’addiction, aux épisodes dépressifs, aux comportements irrespectueux. Le triangle dramatique, persécuteur, victime, sauveur, analysé par Dominique Picard et Cécile Ernst, éclaire la mécanique des jeux de pouvoir dans les interactions : tout commence souvent par l’absence d’apprentissage des limites dans l’enfance, et les répercussions s’étendent à l’ensemble de la société.

Adolescent regardant pensivement dans un parc urbain

Prévenir la répétition du schéma : repères et leviers pour des relations plus équilibrées

Pour éviter que le scénario ne se répète, transmettre des repères solides reste décisif. Poser des limites dès les premières années, c’est donner à l’enfant le socle dont il a besoin pour grandir. Ce cadre lui permet de développer à la fois autonomie et empathie, d’apprendre à composer avec la frustration et le respect d’autrui. L’éducation structurante ne s’oppose pas à la bienveillance : au contraire, elle s’appuie sur une autorité juste, capable d’introduire l’interdit sans tomber dans le laxisme ni la sévérité stérile.

À l’âge adulte, plusieurs pistes offrent une chance de rééquilibrage. Parmi elles, la psychothérapie ou la thérapie de groupe aident à revisiter son histoire familiale, à comprendre ce qui a manqué ou dérapé : carence d’autorité, contrôle excessif, ou culte de la toute-puissance enfantine. Ce processus, qui mélange prise de conscience, partage et reconstruction progressive, permet d’installer de nouveaux repères intérieurs.

Dans la vie collective, transmettre des valeurs et maintenir un cadre partagé freine l’expansion des attitudes égocentriques. L’implication des parents, mais aussi des éducateurs, psychologues et enseignants, pèse lourd dans la balance. Il ne s’agit ni de soumission ni de rigidité, mais d’ouvrir la voie vers une place claire, pour soi et parmi les autres.

L’avenir se dessine entre rigueur et confiance, interdits posés avec discernement et écoute authentique. Reste à savoir si la société saura, à temps, réapprendre l’art délicat de la limite. La question, elle, reste ouverte.

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